dimanche 27 août 2023

Hypnotherapy de Dave Elman
Où il est question d'état hypnotique, d'états hypnotiques, d'état d'esprit, et de nuage.

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Lorsque je me suis lancé dans la relecture d'Hypnotherapy de Dave Elman, je pensais avoir choisi un sujet riche et une moisson facile. Un mois plus tard, la richesse se confirme, mais la métaphore agricole est devenue une version chasseur-cueilleur suivant des pistes à travers les frondaisons.

Pour commencer, le style et la pédagogie de Dave Elman, que je trouve fort plaisants par ailleurs, suivent un chemin progressif et constellé d'anecdotes, demandant au lecteur une attention assidue. Pour reprendre l'analogie de l'éléphant qu'un certain nombre d'aveugles tâtent et décrivent de différentes manières, Dave Elman nous fait découvrir le sujet en nous en faisant caresser le pourtour suivant une progression de son choix, à charge pour nous de nous faire une image de la bête. Autrement dit, le souci premier de l'auteur est d'enseigner l'hypnose, plutôt que de la définir et la décrire de manière théorique.

La conséquence directe de cette pédagogie est que je me suis retrouvé face à la nécessité de digérer l'intégralité du volume avant de me sentir en mesure d'en dire quoi que ce soit.

Le point que j'ai choisi de traiter aujourd'hui, et qui pourrait sembler simple à aborder est de discuter de ce qu'est l'hypnose pour Dave Elman. Il en donne bien une définition axiomatique (sic) dès la page 26, que je ne cite et discute qu'a là toute fin de l'article. La raison en est que là aussi Dave Elman suit une progression qui à mon sens ne révèle sa cohérence qu'à la lumière de l'ouvrage dans son entier.

Passant l'ouvrage à travers un certain nombre de cribles de mailles choisies, j'ai conservé un certain nombre de points pour amorcer la discussion. Commençons par le fait que pour Dave Elman l'hypnose est une relation entre un sujet et un opérateur reposant sur trois pré-requis:

  • L'hypnose nécessite une communication entre l'opérateur et le sujet
  • L'hypnose nécessite le consentement du sujet
  • L'hypnose nécessite la confiance du sujet en l'opérateur

Il s'agit ici de nécessités au sens logique ou absolu du terme, première pierres dessinant le contour de ce qu'est l'hypnose pour l'auteur.

Outre qu'il va s'agir d'une relation de communication dans laquelle l'adhésion du sujet est fondamentale, Dave Elman déduit de ces trois points que, puisqu'aucun ne porte sur la nature ni du sujet ni de l'opérateur, alors tout le monde est hypnotisable, et tout le monde peut hypnotiser.

Ce point prend un intérêt particulier dans le contexte des études actuelles qui reposent sur les échelles d'hypnotisabilité, dans les quelles le développement d'un état hypnotique est essentiellement à la charge du sujet. Ici le rôle et les techniques de l'opérateur, et la relation entre l'opérateur et le sujet prennent une place centrale.

Ces techniques de communication sont regroupées par l'auteur sous différent termes, dont en particulier "sémantique hypnotique" et "art de la suggestion". Nous reviendrons sur la question de suggestion plus tard, mais j'en profite ici pour souligner le terme "sémantique" qui implique que ce qui va être important est le sens transmis, ce qui a une portée plus vaste que le simple choix des mots.

Une autre conclusion que l'auteur tire du fait qu'aucun des trois pré-requis ne porte ni sur la nature, ni sur la longueur de l'induction hypnotique, est que leur nombre est infini. Il insiste en particulier sur le fait qu'une induction hypnotique puisse être rapide, point crucial à son sens pour son acceptation et utilisation dans le monde médical.

De fait, la question de l'induction rapide d'un état hypnotique permettant en particulier une analgésie profonde est un des chevaux de bataille de l'auteur tout au long de l'ouvrage. Ainsi, Dave Elman propose tout un panel de techniques mais en répétant qu'il ne s'agit là que d'une palette d'exemples d'utilisation de la vraie technique, à savoir ce qu'il nomme la sémantique de l'hypnose.

Revenant sur la nature de l'hypnose, il va maintenant s'agir de suivre ce que Dave Elman présente comme étant les produits de cette sémantique, où art de la suggestion. Au début du livre, il semble relativement clair que, pour lui, le but est d'obtenir est un état clairement défini, qui peut s'induire rapidement, et qui a pour but l'analgésie médicale.

Cependant, dès les premières anecdotes, l'auteur prend rapidement du champ et cet état bien clair laisse la place à un paysage plus divers et complexe. Là encore il ne présente pas chaque état d'une manière linéaire, mais les dévoile et revient dessus suivant les nécessités de sa pédagogie. Mon but étant différent, je me permets de factoriser les produits de ma lecture et vous les propose sous la liste d'états suivants:

  • Transe hypnotique
  • Transe somnambulique artificielle
  • Transe somnambulique vraie
  • État d'Esdaile
  • Transe hypnotique associée au sommeil
  • L'hypnose éveillée

Les termes que j'ai choisis sont une traduction personnelle, qui ne cherche en particulier pas à les placer en relation avec les déclinaisons d'autres auteurs, mais à les nommer d'une manière cohérente avec l'ouvrage et qui en permette la discussion ultérieure. D'autres découpages sont possibles, et la liste n'a aucune vocation à être exhaustive par rapport aux expériences hypnotiques possibles.

La transe hypnotique est le premier état atteint à travers l'art de la suggestion que Dave Elman décrit. Il s'agit d'un état de relaxation, mais dans lequel l'esprit du sujet reste totalement éveillé et actif. Dans cet état, le sujet est réceptif aux suggestions physiques comme verbales.

L'auteur insiste sur l'importance pour l'opérateur d'apprendre à reconnaître cet état, et en donne des marqueurs physiologiques: (1) développement d'une chaleur corporelle, (2) frémissement des paupières, (3) augmentation du flux lacrymal, (4) Rougissement ou rosissement du blanc des yeux, (5) remontée des globes oculaires. Et un peu plus loin, il note qu'un de ses élèves dit avoir remarqué qu'en état de transe le pouls radial du sujet devient plus faible, plus difficile à sentir. N'ayant pas lui même observé ce point, il l'offre à l'expérimentation de ses élèves.

Les signes que j'ai pu retrouver moi même jusqu'ici sont le frémissement des paupières, et des mouvements oculaires sous les paupières qui vont en effet plutôt vers le haut. Mais le mouvement oculaire que j'ai remarqué le plus, y compris sur moi même, ce sont des mouvements oculaires rapides qui peuvent se développer à un certain moment que j'associe à une activation particulière de l'imagination. J'avoue ne pas avoir jusqu'ici fait de la recherche de ces signes un réflexe, et ne saurais dire de manière définitive s'il y a une parenté entre les mouvements oculaires rapides dont je parle et ceux que Dave Elman mentionne. Lorsque j'aurai plus de renseignements, que la source en soit la littérature ou mon expérience propre, je ne manquerai pas d'en faire note.

Sur ces bases, on pourrait penser que pour Dave Elman l'hypnose est un état particulier et bien défini. En fait, la progression de l'ouvrage révèle que si l'auteur insiste sur ces marqueurs au début, c'est afin de proposer un but relativement simple à obtenir et à reconnaître afin de permettre à ses élèves de pratiquer et de faire leurs premiers pas. L'auteur insiste d'ailleurs sur le fait qu'il attend de ces derniers qu'ils pratiquent beaucoup et qu'ils s'attendent à des échecs.

En effet, Dave Elman prévient que pour l'essentiel, au début de la pratique ses élèves doivent s'attendre le plus souvent à permettre à leur sujet d'expérimenter un état de relaxation, rien de plus. Il insiste d'ailleurs sur le fait que la capacité d'induire cet état est déjà un bénéfice notable dans le cas d'une pratique médicale.

Outre le fait de prendre en compte les échecs comme à la charge de l'opérateur, et non pas comme un signe d'une hypnotisabilité du sujet, cette démarche place aussi l'état de relaxation obtenue par l'art de la suggestion à l'intérieur du périmètre de l'hypnose.

Dans tout un pan de la recherche actuelle en revanche, le niveau de réponse à une induction standard est considérée comme du fait du sujet, qui sera de cette manière classé comme plus ou moins hypnotisable. En outre, l'état de relaxation se trouve différencié de celui d'hypnose, y compris dans des études qui vont chercher à discriminer les effets de l'hypnose de ceux que l'on peut obtenir par relaxation simple.

Comme nous venons de le voir, cette opposition ne fait aucun sens dans le contexte de l'ouvrage de Dave Elman, qui bien que parti d'une vision où l'hypnose est un état, s'en éloigne petit à petit.

De fait, il discute dès les premiers chapitres des autres états dont j'ai fait la liste. Il introduit la transe somnambulique artificielle comme un état transitoire, dans lequel la relaxation physique du sujet est telle qu'il ne répond plus verbalement. Il le mentionne essentiellement afin de le différentier de la transe somnambulique vraie, qui elle implique ce qu'il appelle une relaxation mentale telle qu'une amnésie se développe.

Je reviendrai très certainement en détail sur cette progression lorsque j'aurai pu expérimenter les inductions correspondantes. Ce qui m'intéresse ici, outre d'enfoncer le clou sur la variété d'états hypnotiques que l'auteur présente, est de souligner qu'il s'intéresse avant tout à leur utilité pratique. En effet, cet état somnambulique est pour l'auteur celui ou le sujet peut mettre en oeuvre le plus efficacement les suggestions qui lui sont faites. D'où la nécessité, en particulier lorsque le but est une anesthésie, de ne pas le confondre avec le somnambulisme artificiel.

Outre l'analgésie, il donne de nombreux exemples d'utilisations de cet état, qu'il regroupe sous le terme d'hypno-analyse. Quoi que non dénuée d'intérêt pratique, cette partie de l'ouvrage méritera plutôt d'être traitée lorsque nous discuterons des utilisations thérapeutiques de l'hypnose, ce qui, pour utiliser la formule consacrée "dépasse la portée du présent article".

Toujours est-il que, suivant ce somnambulisme comme l'un des protagonistes de l'ouvrage, il devient de plus en plus clair qu'il est encore plus malléable et complexe que sa première présentation l'aurait fait présager. Ainsi, partant d'un état plus ou moins catatonique où le sujet a les yeux fermés et ne parle pas, l'auteur évolue vers des situations dans lesquelles le sujet communique, yeux ouverts, donnant toutes les apparences d'un état éveillé. Réussir à travailler avec un sujet somnambulique qui a les yeux ouverts est d'ailleurs pour Dave Elman le signe d'un praticien accompli.

Cet état qui est un peu l'état de transe central du livre, développe ainsi des variations et subtilités tout au long de l'ouvrage qui m'ont fait comparer la conception de l'hypnose de l'auteur à un nuage. En effet, le mot nuage décrit utilement une certaine réalité, bien définie lorsqu'on la contemple depuis une certaine distance. Cependant, dès lors que l'on s'en rapproche dans une tentative d'affiner la définition de ses contours, ils n'en deviennent au contraire que plus flous. Et si l'on pousse ses efforts jusqu'à se convaincre que l'on a capturé le nuage dans son sac, l'ouvrant ensuite pour en profiter, force est d'admettre que de ce succès ne reste que du vent.

Ainsi, de la relaxation à la transe hypnotique, puis à la transe somnambulique vraie, l'auteur nous a présenté non seulement seulement un nuage, mais ses déclinaisons allant du cirrus au cumulonimbus.

Encore que pour coller au plus près à l'image, il faudrait associer à la puissance du cumulonimbus celle de l'état d'Esdaile. Cet état, que Dave Elman relie aux travaux du docteur Esdaile, et dont il raconte sa découverte avec son talent pour les anecdotes qui fond de l'ouvrage une si plaisante lecture, est un état de catatonie dans lequel une anesthésie parfaite est obtenue sans qu'il soit nécessaire de la suggérer.

L'étude des manières d'obtenir cet état, ainsi que son exploration par la pratique sont bien sur de fascinantes perspectives, dont le débroussaillage de la littérature concomitante est en cours, en pièces plus ou moins éparses sur mon établi. Je crois avoir perçu que c'est un des points sur lesquels Dave Elman est le plus controversé, et je suis curieux de comprendre la distance qui semble séparer ce qu'il dit avoir réalisé de ce que d'autres pensent être possible.

Parlant d'états controversés et ouvrant sur des études potentiellement fascinantes, l'état suivant, d'hypnose associée au sommeil, se place ton sur ton. C'est un des points exotiques de l'ouvrage, et que je n'ai jusqu'ici vu discuté nulle part ailleurs: il s'agit d'approcher une personne endormie partant du prémisse qu'une partie d'elle peut nous entendre, et de lui parler d'une manière qui permette d'induire rapidement un état hypnotique avant qu'elle ne se réveille. C'est là un phénomène tout à fait curieux et qui va probablement nécessiter un certain nombre de recherches avant que je puisse en discuter plus longuement.

Passant les exemples spectaculaires décrits, et revenant à la liste des états hypnotiques comme fil directeur pour explorer ce qu'est l'hypnose pour Dave Elman, nous avons vu comment l'état d'hypnose a évolué pour devenir une myriade d'états, reliés par le fait qu'ils sont produits à travers l'art de la suggestion. Dans la narration de Dave Elman, ces états sont aussi présentés comme suivant une certaine progression, qui me semble reposer sur deux points.

Le premier point qui suggère un certain classement est la discussion de leur efficacité relative par rapport à l'obtention d'une analgésie. Le second critère est une progression temporelle qui suit l'évolution de l'auteur dans ses découvertes de ce que l'art de la suggestion permet.

Si elle donne à l'ouvrage une certaine cohérence narrative, cette progression ne me semble cependant pas de portée fondamentale. Une lecture attentive me fait dire qu'il est en particulier possible de s'affranchir de l'idée que les états hypnotiques présentés forment une séquence en profondeur vers un état de plus en plus hypnotique. J'ai utilisé le mot myriade précédemment, je peux le remplacer ici par le terme constellation, qui décrit bien un ensemble de points reliés par des lignes imaginaires qui peuvent avoir leur utilité, mais dont la réalité objective peut être discutée.

La notion d'état hypnotique bien défini, et dans une certaine mesure celle d'un classement par degrés de profondeur, finit de voler en éclat lorsque l'on considère le dernier point de la liste, à savoir "l'hypnose éveillée" ("waking hypnosis" dans le texte). Cet "état", ou plutôt label, vise à couvrir les situations dans lesquels le sujet met en oeuvre une suggestion de manière hypnotique, sans qu'une transe soit induite.

Pour comprendre ce dont il retourne, commençons par la distinction que Dave Elman présente entre une suggestion normale telle que "asseyez vous je vous prie", et une suggestion hypnotique comme "et maintenant vous ne sentez aucune douleur". Je paraphrase et caricature la seconde allègrement dans le but de souligner que la différence fondamentale entre ces deux suggestions est la manière dont le sujet la met en oeuvre.

Si maintenant vous en êtes à vous dire "Mais, et si on me propose de m'asseoir et que je me suis assis sans y faire attention, est-ce que c'est un cas d'hypnose éveillée ?" voire "Et si on me dit que je n'ai pas mal mais que j'ai mal, est-ce qu'il ne s'agit pas alors d'une suggestion simple ?", je vous laisse l'espace entre la fin de ce paragraphe et le début du suivant pour y réfléchir.

Si vous n'avez pas les deux fois convergé sur une réponse positive, revenez un paragraphe en arrière. Dans un second lieu je propose de laisser de côté la recherche des cas limites, en se reportant éventuellement à la discussion précédente sur les nuages.

Revenons à ce que Dave Elman entend par hypnose éveillée. Il l'explicite par des exemples couvrant des suggestions produisant une analgésie lors d'une conversation, mais aussi une mise en scène visant à proposer à son fils un placebo pour dormir. Dans tous les cas, bien qu'il ne donne pas de recettes techniques particulièrement claires, Dave Elman précise qu'il s'agit d'utiliser l'art de la suggestion afin de verrouiller l'esprit du sujet sur une idée. La réussite de ce verrouillage fait la différence entre une suggestion normale et une suggestion hypnotique. Pour Dave Elman ce qui fait la différence entre les deux provient de la manière dont le sujet réagit.

Ainsi, au lieu d'avoir d'un côté des suggestions, et de l'autre un état d'hypnose, nous avons au contraire une présentation dans laquelle les suggestions sont à la fois le moyen et le but. C'est à travers leur utilisation que l'état du sujet se modifie, et c'est en se modifiant que l'état du sujet lui permet de mettre en oeuvre les suggestions d'une manière différente. Cette présentation, outre de rendre l'étude des différences entre suggestion et hypnose sans fondement, a des implications pratiques puissantes, en particulier en portant l'attention sur le caractère itératif d'une induction hypnotique.

Revenant une dernière fois à la liste des états d'hypnose, il me semble que nous pouvons maintenant apprécier combien ils sont reliés de manière cohérente par la définition axiomatique (re-sic) de l'hypnose que donne Dave Elman page 26 et que je traduis par "L'hypnose est un état d'esprit dans lequel la faculté critique humaine est court-circuitée, et une pensée sélective est établie".

L'utilisation de "un état" au singulier apparaît maintenant comme le soulignage grammatical du lien de toutes ces manifestations à travers une même parenté. Laissant de côté l'utilisation de l'art de la suggestion pour l'obtenir, Dave Elman ne garde comme fondement de l'état hypnotique que la fluidité inhérente à un état d'esprit et les deux caractéristiques qui sont le court-circuit de la faculté critique et l'établissement d'une pensée sélective.

Ces deux termes demandent bien sur explication. Dave Elman utilise faculté critique pour décrire le sens de la réalité de l'être humain. En d'autres termes la capacité qui lui permet de différencier le haut et le bas, le petit et le grand, le chaud et le froid, etc. Il insiste en revanche tout au long du livre sur le fait que le sujet conserve toujours ses facultés d'attention et le libre arbitre moral et éthique normale, voire les voit décuplées. Ce point qui pose beaucoup de souci et de craintes encore aujourd'hui, il dit l'avoir vérifié à travers de nombreuses expériences, avec pour effet que lorsqu'on lui présente une suggestion qui ne lui convient pas le sujet soit l'ignore, soit sort immédiatement de transe. Ce qui est, notons le, en totale adéquation avec la nécessité de consentement donnée au début de l'ouvrage comme l'un des trois pré-requis à l'hypnose.

La pensée sélective quant à elle est définie comme étant une pensée à laquelle on croit de tout son coeur, justement d'une manière non critique. Tout l'art de la sémantique hypnotique, et donc de l'enseignement de l'auteur, vise à verrouiller la pensée du sujet sur une idée, ce qui est une autre manière qu'il a de décrire la pensée sélective. En revanche, Dave Elman n'élabore ni ne théorise sur les mécanismes qui permettent d'arriver à un tel résultat. C'est là un champ qu'une branche "socio-cognitive" des recherches en hypnose tente de défricher, et que je trouve particulièrement prometteur. Quelles stratégies cognitives sont mises en oeuvre par le sujet pour mettre en oeuvre des suggestions de plus en plus complexes ? Et qu'est-ce qui dans son interaction avec l'opérateur fait que ces stratégies sont rendues possibles, facilitées, ou au contraire inhibées ?

De ces points, Dave Elman se tient éloigné avec un élégant pragmatisme, se cantonnant à donner beaucoup d'exemples en particulier pour les situations où verrouiller l'esprit du sujet sur une idée touche à un art.

Outre les enseignements pratiques dont je n'ai de loin pas fini d'extraire la richesse, je trouve que ce livre souligne l'unité du phénomène hypnotique, et la nécessité de l'étudier comme un tout. Et si à la lecture de la définition de l'hypnose proposée par l'auteur vous vous êtes dit qu'elle pourrait convenir à d'autres techniques que l'hypnose, je ne peux qu'opiner et passer une dernière fois la parole à Dave Elman, dont je traduis ici les mots: "L'hypnose était connue et utilisée sous d'autres noms variés il y a des milliers et des milliers d'années. Elle a porté tous les noms, de Yar-Phoonk(un dialecte Hindi), à vaudou, magie, incantations."

Les noms changent, les méthodes évoluent, mais le coeur de la question reste le même, et dont la la forme est celle d'un nuage.

Références

  • Hypnotherapy : Elman D (1984) Hypnotherapy. Westwood Publ, Glendale, Calif

jeudi 10 août 2023

Hypnotherapy de Dave Elman: Prélude
Où il est question de Blues, de désaroi et de joyaux promis

Pour l'article d'aujourd'hui, j'avais décidé de parler d'un livre que je trouve non seulement plaisant à lire, mais qui m'a beaucoup apporté du point de vue pratique.

L'auteur peut être connu de certains d'entre vous, par exemple comme l'un des deux auteurs de "Atlanta Blues", d'une manière plus douteuse parce qu'il a habité à Fargo, ville éponyme d'un film des frères Coen, et plus probablement parce que c'est un des grands noms de l'hypnose moderne. Il s'agit en effet de Dave Elman et de son ouvrage "Hypnotherapy".

Il existe deux versions antérieures de ce livre: "Findings in Hypnosis" qu'il a édité lui même en 1964, puis "Explorations in Hypnosis" publié en 1970. La version dont je comptais vous entretenir, date elle de 1977.

Une recherche internet sur Dave Elman montre qu'il est à l'origine de toute une branche de formations en hypnose, dont une dirigée par son fils et sa belle fille et avec lesquelles je n'ai pour l'instant aucun contact.

Il est aussi le père d'un certain nombre d'inductions dites "induction d'Elman", issues de sa recherche d'efficacité et de rapidité, en particulier pour installer des analgésies. Pour note, je reporte toute personne intéressée par la question de savoir ce qui constitue la VRAIE induction d'Elman à ma discussion sur le gratin dauphinois de l'article précédent.

La raison d'être de ce préambule est d'enrober mon désaroi quant à l'incapacité ou je me trouve de vous présenter une réflexion suffisamment étayée et travaillée à heure dite. En effet, l'ouvrage se présente en deuxième lecture comme largement aussi riche que lors de la première. Cette richesse, couplée à la pédagogie non linéaire et l'intérêt pour les anecdotes de l'auteur, en font un ouvrage passionnant à lire, mais qui m'ont laissé un peu enseveli sous les pistes et questions que je trouve intéressantes à explorer.

Je ne peux donc me tenir à mon écrit bihebdomadaire qu'en vous faisant part de cet état de fait. Ce qui manque peut être de contenu palpable, mais constitue de fait, comme promis, un état des lieux honnête de mes recherches en cours.

Je vous donne donc rendez-vous dans deux semaines, pour discuter plus amplement certains des joyaux et mystères que recèle ce livre.

Références

  • Hypnotherapy : Elman D (1984) Hypnotherapy. Westwood Publ, Glendale, Calif

mardi 25 juillet 2023

Hypnose comme produit ou comme processus
où il sera question de livre de référence, de pudding, de gratin et de stratégie de recherche

Pendant que je réfléchissais à la définition de l'hypnose que j'ai présentée dans l'article précédent, j'ai entre autres pris le temps de voir ce que la littérature scientifique avait à dire sur le sujet. J'ai en particulier passé quelques moments de lecture sur le "Oxford Handbook of Hypnosis".

Il s'agit d'un sérieux opus au physique de bloc porte, et qui répond à l'ambition de présenter l'état de l'art de la recherche en hypnose à l'époque de sa parution, c'est à dire 2005. Au point ou j'en suis, à savoir la première moitié (portant sur Théorie et Recherche actuelle), il semblerait qu'il n'y ai pas d'équivalent aussi exhaustif et sérieux qui soit paru depuis. Pour information, la seconde partie concerne la recherche clinique sur l'hypnose, mais je n'en parlerai que lorsque je me serai forgé un avis.

Pour être juste et honnête, je dois préciser que cet ouvrage concerne la recherche scientifique académique, dans le sens européen et anglo-saxon du terme. Je le mentionne car je n'ai, pour l'instant, aucune idée de ce qui peut se faire sur le sujet dans le reste du monde, ni dans des sphères différentes.

Le point que je désire aborder ici est celui mentionné dans les premiers chapitres de l'ouvrage, à savoir la distinction entre hypnose comme processus en hypnose comme produit.

Considérer l'hypnose comme produit signifie l'étudier en considérant que l'hypnose consiste en un, ou éventuellement, des états hypnotiques, spécifiques et caractéristiques. C'est l'approche qui identifie l'hypnose avec ce que d'autres appellent "transe hypnotique" ou "transe". La raison pour laquelle le mot "transe" n'est pas utilisée me semble être afin de se dégager des connotations de ce mots et de définir un état particulier sur des bases neuves. Ainsi, dans cette manière de voir, l'hypnose est ce qui survient après une procédure résumée sous le nom d'induction, et consistant en, je cite "une ou plusieurs suggestions".

Si l'on se penche sur le passé, la question de définir un état d'hypnose académique a régulièrement été un point focal de la recherche sur le sujet. Qu'il s'agisse du somnambulisme du XIXème siècle qui a fait couler bien de l'encre à défaut de sang entre Nancy et Paris, de la transe qui oppose Hull et Erikson, à cet état d'hypnose que je dénomme académique qui intéresse la communauté de nos jours.

Et autant aujourd'hui que par le passé, il ne se dégage pas de définition qui fasse l'unanimité. De ce que j'en retiens, la conception actuelle de l'état hypnotique tourne autour de "permettant de réagir à des suggestions complexes avec des effets subjectifs qui ne sont en général pas accessibles dans l'état normal".

Une question fondamentale lorsque l'on étudie l'hypnose à travers ses effets est de pouvoir décider quand l'état hypnotique est atteint. Comme le disent nos voisins anglais "The proof of the pudding is in the eating". On sait qu'on a a faire à un pudding lorsqu'on l'a goûté. Ici aussi, il est nécessaire en dernier lieu de se fier à la sincérité des sujets. Il y a d'ailleurs de nombreuses expériences fort astucieuses qui ont été menées afin de trier les simulateurs des hypnotisés sincères.

Ensuite, beaucoup de travail a été fait a été afin de définir un certain nombre d'échelles d'hypnotisabilité. Ces échelles sont basées sur la réponse à des suggestions complexes, comme laisser son bras s'élever, ou imaginer un moustique près de son oreille. Si le bras se lève ou que la personne rapporte entendre le moustique le test est positif. Un nombre défini de suggestions, soumises en suivant un protocoles précis, permet de donner un score à chaque personne, et ainsi de classer les groupes testés en "hautement hypnotisables", "faiblement hypnotisables" et "non hypnotisables".

C'est de là que vient cette règle, presque devenue dicton, que j'ai entendue souvent, qui dit que dix pour cent de la population est très hypnotisable, et dix pas du tout. Je tiens à dire que sur la base des expériences menées, cet ordre de grandeur me semble tout à fait correct. Et que si la question est d'isoler les personnes répondant à un ensemble de suggestions d'une manière particulière, les tester en leur faisant ces suggestions et en ne gardant que ceux qui y répondent le mieux est une procédure qui fait sens. Si l'on veut étudier le pudding, autant se concentre sur ce qui a le goût de pudding.

Je trouve cependant important de noter que l'on a ainsi fortement circonscrit le périmètre d'étude. Le scalpel du réductionnisme est un outil utile dans la panoplie de la méthode scientifique, dont l'utilisation doit aussi être gardée à l'esprit lors de la généralisation des résultats. Nonobstant, cette approche visant à isoler des cas aussi bien définis que possible permet ensuite de mettre en place des expériences visant à les comprendre, ce que les études actuelles poussent jusqu'à entrevoir des corrélât possibles entre des marqueurs physiologiques et l'état d'hypnose ainsi défini.

Pour ma part, ayant présenté cette manière d'approcher l'hypnose, et j'espère en avoir esquissé le domaine d'intérêt, je tiens à en discuter un écueil. Ayant parlé de cuisine anglaise précédemment, je me propose de développer mon point à travers une autre analogie culinaire, cette fois à propos du gratin dauphinois, dont on pourrait dire aussi que "the proof of the gratin dauphinois is in the eating". Je tiens à ajouter que pour triviale que semble l'anecdote qui va suivre, elle repose sur des faits réels.

Commençant l'analogie, je suppose évident, à part pour les plus contrariants de mes lecteurs qui feront semblant que non, qu'étudier le gratin dauphinois peut être plein d'enseignements, couvrant par exemple la caramélisation des protéines ou la physiologie du goût. Imaginons maintenant que je présente à une conférence de gratinologie une étude détaillée sur les manières dont la crème se lie avec le vin blanc. M'étant fait rappeler vertement à l'ordre une fois, je ne désire pas revivre l'expérience de m'entendre dire sans aménité que le VRAI gratin dauphinois se fait SANS VIN BLANC !

À ce point, je pense que la règle des trois tiers s'applique. Un tiers de mes lecteurs rigole, probablement à mes dépends, un tiers se demande ou je veux en venir, et un dernier tiers est parti regarder comment on fait le gratin dauphinois, ou se faire un petit goûter. Pour ceux qui restent, et en recentrant la discussion sur l'hypnose, il se trouve qu'il existe un nombre important d'articles portant sur la question de savoir ce qu'est un vrai état hypnotique. Pour preuve la dispute actuelle autour de la question de savoir si l'état d'hypnose est un "vrai" état avec des corrélât physiologiques spécifiques (comme par exemple le sommeil profond), ou si c'est "seulement" un construct socio-cognitif.

Si on élimine cette opposition entre "vraie" et "seulement", qui est un des cul de sacs rhétoriques ou l'âme se fane, la réponse à la question a des implications potentiellement intéressantes. Je crains cependant qu'elle ne puisse être tranchée de manière définitive et préfère donc prendre une voie différente.

Je choisis ainsi aborder la question en considérant l'hypnose en tant que processus. Ce point est d'ailleurs implicite dans la définition que j'en ai proposé dans l'article précédent, puisque j'y décris l'hypnose comme un art et une science permettant d'apporter des changements dans la conscience à travers l'utilisation de suggestions.

Cette approche n'est cependant pas sans ses propres difficultés. La première étant que d'une question que l'on tentait de rendre aussi précise que possible, je me retrouve face à une question ouverte, dans laquelle il est aisé de se perdre.

En effet, si je laisse en suspens la question des états que l'on peut atteindre par l'hypnose, c'est un peu comme si, laissant de côté pudding et gratin dauphinois, je me lançais tout de go dans l'étude de ce qu'est la "cuisine". Vaste programme ou il est aisé de se disperser entre viennoiseries et simple barbecue.

La base de ma stratégie pour naviguer dans ce vaste paysage est de reconnaître que si je ne sais pas exactement ce qu'est l'hypnose, j'en ai tout de même une idée. Et plus encore, de reconnaître et utiliser le fait que d'autres en ont aussi une idée dont la validité mérite au moins le bénéfice du doute. On pourrait presque parler d'approche naturaliste visant à explorer le contenu d'un terme partagé par une population donnée.

Pour reprendre l'analogie de la cuisine, il s'agirait alors de sortir et de faire le tour des cuisines, aussi bien familiales que de celles de restaurants. Goûter, étudier les procédés, tenter de les reproduire, en trier les point communs, les divergences, jauger de ce qui me plaît, et de ce qui semble plaire aux autres. En pratique cette approche m'a été heureuse puisque j'ai ainsi appris à faire nombre de charcuteries, de currys et même je crois des sashimis acceptables. Je laisse bien sur ouvertes les deux questions de savoir si le sashimi, présentation de poisson cru, est de la "vraie" cuisine, et si l'on peut parler de sashimi pour un plat préparé par un franco-suisse n'ayant étudié sous la férule d'aucun maître japonais.

Outre de préciser ma stratégie d'étude, une raison pour laquelle je désirais prendre le temps d'exposer les différences entre considérer l'hypnose comme produit ou comme processus, est qu'il m'a été facile d'oublier cette distinction. C'est une erreur que je tiens à éviter autant que possible de reproduire, car elle mène à des disputes que la réalisation qu'il s'agit de deux voies d'études différentes, voire en fait de deux sujets d'études différents, permet d'éviter.

Pour revenir à ma stratégie "naturaliste" les contrées que je me propose d'explorer dans un futur proche sont les suivantes: 1) l'hypnose de spectacle, 2) l'hypnose analgésique, 3) l'hypnose psycho-thérapeutique, 4) l'étude en laboratoire.

L'hypnose de spectacle est une voie qui se trouve avoir comme but un état qui est relativement similaire à l'état "hautement hypnotisable" utilisé en recherche.C'est de plus une voie qui a l'avantage de reposer sur une tradition axée sur l'efficacité puisqu'il est de première nécessité pour un hypnotiseur de spectacle d'obtenir des effets ... spectaculaires. Se posent aussi de nombreuses questions sur les états induits, la part de participation des personnes, et la possibilité qu'il y ait là un mélange d'effets moins évidents que l'apparente influence totale d'un hypnotiseur sur des hypnotisés.

L'hypnose analgésique quant à elle m'intéresse en premier lieu par son côté directement pratique. Ensuite, qu'un ensemble de techniques permettent de gérer la douleur d'une manière efficace se situe à l'interface entre la physiologie et la conscience, entre les stimuli et les ressentis, et ouvre sur des questions fondamentales profondes.

L'hypnose psycho-thérapeutique quant à elle est un terrain beaucoup plus ouvert, et dont un intérêt fondamental du point de vue de l'hypnose est la question de l'utilisation thérapeutique des états modifiés de conscience accessibles par des techniques hypnotiques. Je tenterai à ce propos, de garder claire la distinction entre les modèles thérapeutiques, les théories psychologiques de transformation de la personne, et l'utilisation des techniques hypnotiques dans ces contextes particuliers. Outre la collecte d'expérience par la pratique, j'ai pour projet une large campagne d'enquête au près de praticiens, dans le but de collecter aussi bien les techniques qu'ils utilisent que celles qu'ils trouvent inutiles, ainsi que les narrations sur les quelles ils se basent partant de l'intuition que le regroupement de ce corpus de données devrait s'avérer riche d'enseignements, voire de surprises.

Ces trois axes ont pour moi l'intérêt de former un panel regroupant les effets de l'hypnose que je trouve les plus spectaculaires, utiles et intéressants, tout en offrant un large échantillon de personnes avec lesquelles interagir afin d'étudier, apprendre, et expérimenter.

La quatrième voie repose quant à elle sur une approche non plus d'exploration naturaliste mais d'expérimentation en laboratoire. C'est aussi le premier point à travers lequel ma collaboration avec le centre de recherche de l'Arche se formalise, puisque nous visons à mettre en place un banc de mesure permettant de suivre des paramètres physiologiques (température, électrocardiogramme, etc) dans un environnement contrôlé. Le nombre d'études qu'une telle installation rend possible est vaste et fera probablement l'objet de prochains articles. Pour l'instant, je tiens juste à rajouter qu'outre les avantages techniques qu'elle promet, cette collaboration apporte le contexte fertile que je trouve nécessaire pour mener une recherche de qualité.

Il y a le mythe du chercheur solitaire qui, contre vents et marées réussit à révolutionner la pensée. Et il y a une réalité que j'ai la chance de vivre, aussi bien dans ma recherche en cosmologie que dans celle sur l'hypnose, d'un groupe de passionnés oeuvrant dans un but commun, et qui, je pense, est le fondement non seulement d'une recherche forte, mais d'une recherche heureuse.



Références:

  •  Oxford Handbook of Hypnosis: Barnier AJ, Nash MR (eds) (2008) The Oxford Handbook of Hypnosis, 1st edn. Oxford University Press

lundi 24 juillet 2023

Premiers débuts
où il sera question de blogue, d'hypnose et de définitions diverses.

Une fois le choix du style remis à plus tard, les points techniques à propos du support sur lequel publier résolus, une fois passées outre les réserves et pudeurs me poussant à rester dans l'anonymat confortable de mon disque dur, il m'a fallu me résoudre à m'attaquer à la question de par où commencer sans tergiverser plus longuement.

Après un nombre de tentatives infructueuses que je garderai secret pour des questions évidentes d'amour propre, je me suis résolu à choisir comme point de départ la nature de ce que je suis entrain d'écrire.

Il n'est besoin que d'une dose minime de sagacité pour remarquer qu'il s'agit ici du premier article d'un blog. Selon Wikipedia, référence absolue et relative du savoir: "Un blog, ou blogue, est un type de site web ou une partie d'un site web utilisé pour la publication périodique et régulière d'articles personnels, généralement succincts, rendant compte d'une actualité autour d'une thématique particulière.".

La régularité étant aussi bien une carotte qu'un bâton, il me faut avouer que c'est une des raisons qui m'ont poussé à choisir ce format. Je vise à proposer un article tous les quinze jours, en faisant de mon mieux pour rester compréhensible et cependant plaisant à lire. J'ai de plus résolu l'angoissante question du nombre de mots nécessaires en lui passant sur le corps avec la citation :"Done is better than good." Ce qui est fait est mieux que ce qu'il serait bon d'avoir fait. J'en profite d'ailleurs pour remercier ici mon directeur de thèse et ami Eddie, qui m'en a fait cadeau: la pragmatique solidité de ce précepte m'a plus d'une fois sorti des sables mouvants de l'incertitude procrastinatoire.

Je désire de plus ajouter comme préambule, sinon comme avertissement, qu'attendu que la seule certitude que je puisse avoir à propos de ces articles c'est de les écrire, je compte bien en tirer autant de plaisir que possible.

Cela étant dit, passons maintenant au contenu, c'est à dire ce "compte rendu d'une actualité autour d'une thématique particulière" dont la définition précédente nous a suggéré l'existence. Ce dont j'ai choisi de parler est le cheminement de mes recherches et réflexions sur ce que j'appellerai, pour des raisons de concision à défaut de limpidité, l'hypnose.

Dans une tentative de préciser la définition de ce terme, j'ai eu la chance de profiter de nombreuses discussions, ai effectué un tour rapide de la littérature, et ai proposé un sondage limité dans une partie de mon entourage. J'en ai tiré la conclusion que chercher à résoudre la question de manière définitive ne ferait que rajouter à un nombre d'essais plus nombreux que fructueux. Ainsi, laissant à de plus fins polémistes l'ambition de clore le sujet, je me suis restreint à réfléchir à une définition qui puisse m'être utile.

Revisitant le fruit de mes premières recherches, il m'est apparu que le mot "hypnose" avait été compris par toutes les personnes que j'ai interrogées. N'est-il pas fascinant d'avoir à faire à un terme que tout le monde connaît, et pour lequel chacun est en peine de donner une définition qui emporte l'adhésion générale ?

En y regardant de plus près, il se trouve que c'est une situation relativement courante dans l'utilisation du langage, et dont la reconnaissance ouvre des perspectives d'étude intéressantes. Accepter que les mots décrivent des expériences différentes avec un dénominateur commun qui existe bien que son contour soit flou permet parmi d'autres utilités de proposer une réponse pragmatique au paradoxe qui se pose quand on cherche à définir "a priori" un sujet d'étude. Paradoxe du fait que s'il s'agit d'un sujet demandant étude, il ne devrait pas, de par définition, être connu "a priori".

Ainsi, sans se préoccuper pour l'instant du contenu exact de ce terme, reconnaître son existence permet de remarquer que le groupe le comprenant est localisé dans l'espace et dans le temps. Une des bornes qu'on peut lui donner serait un jour autour de la rencontre, pour ne pas dire collision, des expériences de Mesmer et avec les commissions de recherche royales qui ont démontré que le fluide magnétique qu'il invoquait n'était pas la bonne explication aux phénomènes qu'il produisait, ce qui se situe en France à la fin du XVIIIème siècle.

Je passerai ici la narration du mythe fondateur de l'hypnose, avec ses premiers héros, la lutte entre l'école de Paris et celle de Nancy, son moyen-âge où, tombée en désuétude après Freud et la psychanalyse elle voit sa renaissance aux États-Unis avec ses nouveaux paladins comme Erickson et Elman. Et je me risquerai encore moins à en pousser le récit jusqu'aux ramifications actuelles, en tout cas pour l'instant. Ce qui m'intéresse en revanche est de remarquer que ce que le mot hypnose désigne se circonscrit temporellement aux deux derniers siècles, et géographiquement à l'Europe et l'Amérique du Nord.

Ce contour à l'emporte pièce tranche brutalement aussi bien ce qui lie l'hypnose à ses racines historiques qu'aux autres traditions qui ont évolué en parallèle dans le monde. Ce sont là des directions de recherche fascinantes que nous aborderons en temps et en heure, mais que nous cautériserons pour l'instant.

En se restreignant à ce périmètre, pour brutalement qu'il ait été défini, il devient possible d'en identifier quelques diviseurs communs. Le premier qui ressort du petit sondage que j'ai mentionné plus haut est que l'hypnose produit un changement de l'état de conscience. Ce changement est souvent associé à des effets qui peuvent être spectaculaires. La plupart du temps ce terme implique aussi la présence de deux personnes, un qui hypnotise, l'autre qui est hypnotisé.

Et enfin, il me semble aussi intéressant de remarquer que le terme "hypnose" peut décrire aussi bien des états (ci-dessus dits "modifiés de conscience") que le procédé par lesquels ces états sont obtenus. Cette distinction a de l'importance, ne serait-ce que parce que la recherche actuelle semble se concentrer en particulier sur la question de ce que c'est que l'état d'hypnose, ainsi que des manières de le quantifier. Nous reviendrons plus en détail sur ce point dans le prochain article.

Après réflexion, j'ai finalement décidé de me tenir à une définition qui fasse ressortir que l'hypnose est à mon avis un terme qui regroupe des techniques dont le but est de produire un ensemble d'effets désirés dont je trouve utile de laisser le pourtour exact ouvert pour l'instant, ce que je formule ainsi:

"L'hypnose est un art et une science permettant d'amener des changements dans l'état de conscience à travers l'usage de suggestions."

J'ai utilisé le pronom cardinal "un" plutôt que le pronom défini "le" afin de bien garder à l'esprit que ce dont je discute ici est un ensemble de techniques, avec éventuellement un ensemble de théories explicatives ou démonstratives, qui couvre une réalité qui peut très bien avoir été nommée différemment en d'autres temps et d'autres lieux.

J'utilise ensuite "science" dans le sens de l'ensemble formé par une narration explicative, que je nomme théorie, et de l'utilisation de la méthode scientifique afin d'en assurer la cohérence ainsi que la capacité prédictive. Si je considère cette partie de la définition importante c'est parce qu'à la base de l'approche scientifique, il y a l'expérience, et que mon approche sera de fait avant tout expérimentale.

J'utilise ensuite le terme "art" pour décrire une approche basée sur la recherche d'un ensemble d'effets donnés plutôt que sur leur explication. Artisanat serait peut être plus adapté, mais je trouve alors que la formule sonne moins bien. Notez que je n'oppose pas art à science. C'est plutôt que là où la méthode scientifique cherche des explications, ce que j'appelle la méthode artistique vise à développer des recettes et un sens qui permet de trouver sa voie vers un but. Et de fait, je serais prêt à parier un carré de bon chocolat noir contre un cafard même pas confit qu'il n'y a pas un praticien de l'hypnose qui ne se laisse guider au moins en partie par des choix esthétiques. En fin de compte, le but de cette partie de la définition est de garder à l'esprit qu'il est aussi utile de s'autoriser à étudier à travers des narrations dont la capacité de prédiction peut être imparfaite, mais qui permettent de transmettre la réalité d'une expérience vécue subjective.

Vient ensuite dans la définition le terme "d'état de conscience". Sans rentrer dans plus de détails pour l'instant, il s'agit de nommer la perception qu'une personne a de soi même à un instant donné. C'est ce que la personne ressent et vit, sa réalité intérieure.

Laissons de côté la question de savoir ce qui constitue exactement cet état de conscience et gardons nous de nous aventurer à tenter de le séparer de ce qui est inconscient pour l'instant du moins. En revanche, remarquons que chacun est capable de dire quand il se sent normal, bien, mal, voire bizarre. Ainsi, à défaut d'avoir une carte détaillée des états de conscience, nous pouvons considérer que nous avons tous dans le paysage de nos expériences un contour, plus ou moins vague, de ce que l'on considère comme notre état normal, ainsi que des îlots représentant des états inhabituels, ou en tout cas différents de l'état normal.

Un des but de l'utilisation de la formulation "modifications de l'état de conscience" est de reconnaître qu'une expérience hypnotique est une réalité subjective. La question de l'existence de corrélats objectifs à ces modifications étant d'ailleurs une question qui fait couler beaucoup d'encre et de sueur dans le cercle de la recherche académique sur l'hypnose.

Pour terminer, il reste le terme de "suggestion", que je définis comme tout élément de communication, verbal ou non, qui transmette un sens appelant une action ou réaction.

L'intérêt que je vois à l'usage de ce terme ainsi défini est qu'il place l'hypnose dans un contexte de relation interpersonnelle, ce qui permet au moins dans un premier temps de préciser le champ d'investigation aux situations contenant deux parties communiquant entre elles. Quant à l'auto-hypnose, à laquelle, cher lecteur, vous avez pensé avec une vitesse proportionnelle à votre esprit de contradiction, elle sera décrite comme étant une approche de transformation de l'état de conscience par une personne jouant les deux rôles, ce qui la différencie, au moins dans un premier temps, des techniques de méditation. C'est en tout cas là mon point de départ, et nous verrons bien où il nous mène.

Il reste important de préciser que dans cette définition, j'entends que la réaction appelée par une suggestion comprenne tout le spectre des actions, incluant non seulement les actions physiques, mais aussi mentales. Ainsi "lève ton bras" est une suggestion, mais "imagine que ton bras se lève" aussi. Dans un futur plus ou moins proche nous reviendrons sur la question de ce que sont les suggestions, en tentant d'éviter l'écueil de la vérité absolue. Et nous prévoyons dors et déjà d'élargir la définition proposée afin de prendre en compte autant de techniques utilisées en hypnose que possible, comme par exemple la "rupture de pattern". Mais il faut bien commencer quelque part.

Ce premier article touche à sa fin, et je rappelle comme conclusion, après en avoir parcouru tous les termes, la définition de ce dont il sera question: "l'hypnose est un art et une science permettant d'amener des changements dans l'état de conscience à travers l'usage de suggestions".

Définition dont le but est de servir de point de départ et de port d'attache pour l'exploration de continents fascinants en une aventure à travers laquelle je vous propose de m'accompagner.