Il s'agit d'un sérieux opus au physique de bloc porte, et qui répond à l'ambition de présenter l'état de l'art de la recherche en hypnose à l'époque de sa parution, c'est à dire 2005. Au point ou j'en suis, à savoir la première moitié (portant sur Théorie et Recherche actuelle), il semblerait qu'il n'y ai pas d'équivalent aussi exhaustif et sérieux qui soit paru depuis. Pour information, la seconde partie concerne la recherche clinique sur l'hypnose, mais je n'en parlerai que lorsque je me serai forgé un avis.
Pour être juste et honnête, je dois préciser que cet ouvrage concerne la recherche scientifique académique, dans le sens européen et anglo-saxon du terme. Je le mentionne car je n'ai, pour l'instant, aucune idée de ce qui peut se faire sur le sujet dans le reste du monde, ni dans des sphères différentes.
Le point que je désire aborder ici est celui mentionné dans les premiers chapitres de l'ouvrage, à savoir la distinction entre hypnose comme processus en hypnose comme produit.
Considérer l'hypnose comme produit signifie l'étudier en considérant que l'hypnose consiste en un, ou éventuellement, des états hypnotiques, spécifiques et caractéristiques. C'est l'approche qui identifie l'hypnose avec ce que d'autres appellent "transe hypnotique" ou "transe". La raison pour laquelle le mot "transe" n'est pas utilisée me semble être afin de se dégager des connotations de ce mots et de définir un état particulier sur des bases neuves. Ainsi, dans cette manière de voir, l'hypnose est ce qui survient après une procédure résumée sous le nom d'induction, et consistant en, je cite "une ou plusieurs suggestions".
Si l'on se penche sur le passé, la question de définir un état d'hypnose académique a régulièrement été un point focal de la recherche sur le sujet. Qu'il s'agisse du somnambulisme du XIXème siècle qui a fait couler bien de l'encre à défaut de sang entre Nancy et Paris, de la transe qui oppose Hull et Erikson, à cet état d'hypnose que je dénomme académique qui intéresse la communauté de nos jours.
Et autant aujourd'hui que par le passé, il ne se dégage pas de définition qui fasse l'unanimité. De ce que j'en retiens, la conception actuelle de l'état hypnotique tourne autour de "permettant de réagir à des suggestions complexes avec des effets subjectifs qui ne sont en général pas accessibles dans l'état normal".
Une question fondamentale lorsque l'on étudie l'hypnose à travers ses effets est de pouvoir décider quand l'état hypnotique est atteint. Comme le disent nos voisins anglais "The proof of the pudding is in the eating". On sait qu'on a a faire à un pudding lorsqu'on l'a goûté. Ici aussi, il est nécessaire en dernier lieu de se fier à la sincérité des sujets. Il y a d'ailleurs de nombreuses expériences fort astucieuses qui ont été menées afin de trier les simulateurs des hypnotisés sincères.
Ensuite, beaucoup de travail a été fait a été afin de définir un certain nombre d'échelles d'hypnotisabilité. Ces échelles sont basées sur la réponse à des suggestions complexes, comme laisser son bras s'élever, ou imaginer un moustique près de son oreille. Si le bras se lève ou que la personne rapporte entendre le moustique le test est positif. Un nombre défini de suggestions, soumises en suivant un protocoles précis, permet de donner un score à chaque personne, et ainsi de classer les groupes testés en "hautement hypnotisables", "faiblement hypnotisables" et "non hypnotisables".
C'est de là que vient cette règle, presque devenue dicton, que j'ai entendue souvent, qui dit que dix pour cent de la population est très hypnotisable, et dix pas du tout. Je tiens à dire que sur la base des expériences menées, cet ordre de grandeur me semble tout à fait correct. Et que si la question est d'isoler les personnes répondant à un ensemble de suggestions d'une manière particulière, les tester en leur faisant ces suggestions et en ne gardant que ceux qui y répondent le mieux est une procédure qui fait sens. Si l'on veut étudier le pudding, autant se concentre sur ce qui a le goût de pudding.
Je trouve cependant important de noter que l'on a ainsi fortement circonscrit le périmètre d'étude. Le scalpel du réductionnisme est un outil utile dans la panoplie de la méthode scientifique, dont l'utilisation doit aussi être gardée à l'esprit lors de la généralisation des résultats. Nonobstant, cette approche visant à isoler des cas aussi bien définis que possible permet ensuite de mettre en place des expériences visant à les comprendre, ce que les études actuelles poussent jusqu'à entrevoir des corrélât possibles entre des marqueurs physiologiques et l'état d'hypnose ainsi défini.
Pour ma part, ayant présenté cette manière d'approcher l'hypnose, et j'espère en avoir esquissé le domaine d'intérêt, je tiens à en discuter un écueil. Ayant parlé de cuisine anglaise précédemment, je me propose de développer mon point à travers une autre analogie culinaire, cette fois à propos du gratin dauphinois, dont on pourrait dire aussi que "the proof of the gratin dauphinois is in the eating". Je tiens à ajouter que pour triviale que semble l'anecdote qui va suivre, elle repose sur des faits réels.
Commençant l'analogie, je suppose évident, à part pour les plus contrariants de mes lecteurs qui feront semblant que non, qu'étudier le gratin dauphinois peut être plein d'enseignements, couvrant par exemple la caramélisation des protéines ou la physiologie du goût. Imaginons maintenant que je présente à une conférence de gratinologie une étude détaillée sur les manières dont la crème se lie avec le vin blanc. M'étant fait rappeler vertement à l'ordre une fois, je ne désire pas revivre l'expérience de m'entendre dire sans aménité que le VRAI gratin dauphinois se fait SANS VIN BLANC !
À ce point, je pense que la règle des trois tiers s'applique. Un tiers de mes lecteurs rigole, probablement à mes dépends, un tiers se demande ou je veux en venir, et un dernier tiers est parti regarder comment on fait le gratin dauphinois, ou se faire un petit goûter. Pour ceux qui restent, et en recentrant la discussion sur l'hypnose, il se trouve qu'il existe un nombre important d'articles portant sur la question de savoir ce qu'est un vrai état hypnotique. Pour preuve la dispute actuelle autour de la question de savoir si l'état d'hypnose est un "vrai" état avec des corrélât physiologiques spécifiques (comme par exemple le sommeil profond), ou si c'est "seulement" un construct socio-cognitif.
Si on élimine cette opposition entre "vraie" et "seulement", qui est un des cul de sacs rhétoriques ou l'âme se fane, la réponse à la question a des implications potentiellement intéressantes. Je crains cependant qu'elle ne puisse être tranchée de manière définitive et préfère donc prendre une voie différente.
Je choisis ainsi aborder la question en considérant l'hypnose en tant que processus. Ce point est d'ailleurs implicite dans la définition que j'en ai proposé dans l'article précédent, puisque j'y décris l'hypnose comme un art et une science permettant d'apporter des changements dans la conscience à travers l'utilisation de suggestions.
Cette approche n'est cependant pas sans ses propres difficultés. La première étant que d'une question que l'on tentait de rendre aussi précise que possible, je me retrouve face à une question ouverte, dans laquelle il est aisé de se perdre.
En effet, si je laisse en suspens la question des états que l'on peut atteindre par l'hypnose, c'est un peu comme si, laissant de côté pudding et gratin dauphinois, je me lançais tout de go dans l'étude de ce qu'est la "cuisine". Vaste programme ou il est aisé de se disperser entre viennoiseries et simple barbecue.
La base de ma stratégie pour naviguer dans ce vaste paysage est de reconnaître que si je ne sais pas exactement ce qu'est l'hypnose, j'en ai tout de même une idée. Et plus encore, de reconnaître et utiliser le fait que d'autres en ont aussi une idée dont la validité mérite au moins le bénéfice du doute. On pourrait presque parler d'approche naturaliste visant à explorer le contenu d'un terme partagé par une population donnée.
Pour reprendre l'analogie de la cuisine, il s'agirait alors de sortir et de faire le tour des cuisines, aussi bien familiales que de celles de restaurants. Goûter, étudier les procédés, tenter de les reproduire, en trier les point communs, les divergences, jauger de ce qui me plaît, et de ce qui semble plaire aux autres. En pratique cette approche m'a été heureuse puisque j'ai ainsi appris à faire nombre de charcuteries, de currys et même je crois des sashimis acceptables. Je laisse bien sur ouvertes les deux questions de savoir si le sashimi, présentation de poisson cru, est de la "vraie" cuisine, et si l'on peut parler de sashimi pour un plat préparé par un franco-suisse n'ayant étudié sous la férule d'aucun maître japonais.
Outre de préciser ma stratégie d'étude, une raison pour laquelle je désirais prendre le temps d'exposer les différences entre considérer l'hypnose comme produit ou comme processus, est qu'il m'a été facile d'oublier cette distinction. C'est une erreur que je tiens à éviter autant que possible de reproduire, car elle mène à des disputes que la réalisation qu'il s'agit de deux voies d'études différentes, voire en fait de deux sujets d'études différents, permet d'éviter.
Pour revenir à ma stratégie "naturaliste" les contrées que je me propose d'explorer dans un futur proche sont les suivantes: 1) l'hypnose de spectacle, 2) l'hypnose analgésique, 3) l'hypnose psycho-thérapeutique, 4) l'étude en laboratoire.
L'hypnose de spectacle est une voie qui se trouve avoir comme but un état qui est relativement similaire à l'état "hautement hypnotisable" utilisé en recherche.C'est de plus une voie qui a l'avantage de reposer sur une tradition axée sur l'efficacité puisqu'il est de première nécessité pour un hypnotiseur de spectacle d'obtenir des effets ... spectaculaires. Se posent aussi de nombreuses questions sur les états induits, la part de participation des personnes, et la possibilité qu'il y ait là un mélange d'effets moins évidents que l'apparente influence totale d'un hypnotiseur sur des hypnotisés.
L'hypnose analgésique quant à elle m'intéresse en premier lieu par son côté directement pratique. Ensuite, qu'un ensemble de techniques permettent de gérer la douleur d'une manière efficace se situe à l'interface entre la physiologie et la conscience, entre les stimuli et les ressentis, et ouvre sur des questions fondamentales profondes.
L'hypnose psycho-thérapeutique quant à elle est un terrain beaucoup plus ouvert, et dont un intérêt fondamental du point de vue de l'hypnose est la question de l'utilisation thérapeutique des états modifiés de conscience accessibles par des techniques hypnotiques. Je tenterai à ce propos, de garder claire la distinction entre les modèles thérapeutiques, les théories psychologiques de transformation de la personne, et l'utilisation des techniques hypnotiques dans ces contextes particuliers. Outre la collecte d'expérience par la pratique, j'ai pour projet une large campagne d'enquête au près de praticiens, dans le but de collecter aussi bien les techniques qu'ils utilisent que celles qu'ils trouvent inutiles, ainsi que les narrations sur les quelles ils se basent partant de l'intuition que le regroupement de ce corpus de données devrait s'avérer riche d'enseignements, voire de surprises.
Ces trois axes ont pour moi l'intérêt de former un panel regroupant les effets de l'hypnose que je trouve les plus spectaculaires, utiles et intéressants, tout en offrant un large échantillon de personnes avec lesquelles interagir afin d'étudier, apprendre, et expérimenter.
La quatrième voie repose quant à elle sur une approche non plus d'exploration naturaliste mais d'expérimentation en laboratoire. C'est aussi le premier point à travers lequel ma collaboration avec le centre de recherche de l'Arche se formalise, puisque nous visons à mettre en place un banc de mesure permettant de suivre des paramètres physiologiques (température, électrocardiogramme, etc) dans un environnement contrôlé. Le nombre d'études qu'une telle installation rend possible est vaste et fera probablement l'objet de prochains articles. Pour l'instant, je tiens juste à rajouter qu'outre les avantages techniques qu'elle promet, cette collaboration apporte le contexte fertile que je trouve nécessaire pour mener une recherche de qualité.
Il y a le mythe du chercheur solitaire qui, contre vents et marées réussit à révolutionner la pensée. Et il y a une réalité que j'ai la chance de vivre, aussi bien dans ma recherche en cosmologie que dans celle sur l'hypnose, d'un groupe de passionnés oeuvrant dans un but commun, et qui, je pense, est le fondement non seulement d'une recherche forte, mais d'une recherche heureuse.
Références:
- Oxford Handbook of Hypnosis: Barnier AJ, Nash MR (eds) (2008) The Oxford Handbook of Hypnosis, 1st edn. Oxford University Press